Nouvelles

Jeudi 17 septembre 2009 4 17 /09 /Sep /2009 18:31

(Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne serait que pure malveillance de la part de l’auteur.)

Chaque année, l’épreuve revient aussi régulière que mes résultats décourageants mais je m’en fais le serment, un jour, je vaincrai la malédiction.

Cette fois, après une préparation minutieuse et intense, la réussite semble à ma portée, je possède la totalité des cartes gagnantes. Restent les ultimes détails qui assureront ma victoire.

J’hésite sur l’aspect vestimentaire, le but étant de paraître naturelle, ni trop extravagante, ni trop décontractée, la sobriété est de rigueur. Au terme d’un examen fébrile de ma garde-robe, j’opte pour l’inévitable jean-chemisier blanc, difficile d’échapper à son destin.

Ces préparatifs ayant légèrement débordé le cadre temporel alloué, j’arrive essoufflée aux portes du Lycée.

Une grappe d’adolescents papillonne devant l’entrée ; ma fille s’en détache prestement en application du principe de précaution : les sphères parents et copains ne doivent jamais se rencontrer sous peine d’implosion.

- T’es toute rouge, t’as couru ?

Ce mot de bienvenue et d’encouragement dénote une profonde empathie, d’une maturité ravageuse et me met aussitôt à l’aise.

Restons concentrée sur les objectifs et les pièges à éviter, même si, nécessairement, je me sais fautive et responsable. Le début du 19ème siècle me fait rêver : au moins, nous étions tranquilles. Les relevailles et le baptême nous lavaient du péché originel, par la suite et sans remords, nous pouvions envoyer notre progéniture en pension, à la mine, au séminaire ou à la guerre.

Depuis, Freud et ses apôtres sont passés par là et nous ont convaincus de culpabilité et d’impuissance. J’ai lu et relu tous les auteurs jusqu’à Dolto et Laurence Pernoud, sauf Piaget dont les qualités soporifiques dépassent à mon sens beaucoup les qualités littéraires, croyant y découvrir les recettes miraculeuses qui feraient de moi une mère formidable et de mes enfants les esprits éclairés des siècles à venir. Soit, j’exagère un peu, car je ne suis pas Rose Kennedy et je souhaite à mes descendants une vie au calme, loin des feux de la rampe et des balles de pistolet.

De la naissance à la maternelle, j’ai cru pouvoir m’en tirer sans encombre. Grâce à mes différentes lectures, ponctuées des conseils avisés de mes mères, belles-mères, et autres dommages collatéraux, j’ai mis au point un système éducatif de fortune, construction hétéroclite originale dont les fruits me paraissaient prometteurs. C’est après que cela s’est gâté.

Au lieu des :

- Quel beau bébé de pédiatres flegmatiques,

Des :

- Comme il est mignon de nourrices mercenaires,

Je me suis heurtée aux appréciations beaucoup plus sévères du corps enseignant.

On ne le répétera jamais assez, la réussite de la scolarité dépend de l’implication des parents. En conséquence, je n’ai négligé aucune réunion de rentrée.  A la fin, avec trois bambins à raison de cinq classes élémentaires, j’aurais pu moi-même prononcer le discours d’accueil du directeur. Celui-ci y trouvait l’avantage d’avoir plusieurs personnes dans la salle, car je n’étais pas la seule à convoiter les palmes de mère consciencieuse, prêtes à réagir et animer un débat passionnant sur les horaires d’EPS ou les menus de la cantine.

L’investissement continuait par la tenue du stand de pêche à la ligne à la fête de l’école et la confection en commun du traditionnel couscous destiné à financer la non moins traditionnelle classe de neige.

Le gros écueil de cette période : la réalisation de gâteaux, un samedi sur quatre. Le regard catastrophé des instituteurs sur la morne platitude de mes efforts culinaires m’est encore une cuisante brûlure.

J’ai bien essayé de remplacer cette galette brunâtre par une tarte aux pommes. Pour mon malheur, mes chères têtes blondes opiniâtres tenaient à mes gâteaux au chocolat dont la saveur selon eux valait mieux que l’aspect.

Plutôt que de leur infliger une désillusion qui eût pu dégénérer en névrose obsessionnelle, j’ai préféré boire la coupe amère de mes vertus sans faillir, je dois avouer que j’ai néanmoins poussé un soupir de soulagement à la fin de ma dernière année de primaire.

Toutefois, le pire était à venir.

Rien de plus démoralisant que LA rencontre parents-profs impérieusement indispensable afin d’éviter à mes enfants de devenir asociaux ou d’être taxée d’irresponsable.

Le père s’arrange toujours en ces circonstances pour avoir un rendez-vous très important et très urgent.

- Et puis tu te débrouilleras mieux que moi, y’en a certains auxquels je casserais volontiers la figure.

Si l’interprétation psychanalytique du geste génère un échafaudage de doutes et de questions, une idée précise des titres des journaux télévisés et des réactions de mon voisinage m’instruit de mon devoir.

Aujourd’hui j’ai tout prévu : les paquets de kleenex destinés à pallier à la baisse de moral inopinée d’un de mes interlocuteurs. Quelquefois, leur métier ressemble aussi à la montée du Golgotha, j’ai tendance à l’oublier. Témoin cette question, entre deux sanglots :

- Vous aussi, vous me jugez mauvaise prof ?

Emettre une opinion si définitive et catégorique me semblait hors de propos. Un bureau nous séparait, m’empêchant de la serrer dans mes bras. Désemparée, je me suis mise à fouiller mon sac à la recherche de mouchoirs introuvables et, par défaut, lui ai affiché ma compassion absolue, en masquant mon irrépressible envie de la fuir au plus vite.

Il est des situations bien moins confortables, j’en ai depuis deux ans le rouge au front tant cet épisode me semble présent.

- Votre fils manifeste une tendance certaine à la procrastination.

Pro-quoi ? Un coup d’œil vers l’auteur du délit, son expression réjouie me conduit à extrapoler. Une fois réprimé un élan de fierté mal placé mais compréhensible, le sentiment du devoir accompli m’envahit.

Depuis qu’ils ont huit ans, mes enfants, surtout les deux garçons, sont avertis des dangers de ce monde cruel, en particulier du Sida et de l’utilité inhérente des préservatifs. J’ai d’ailleurs hésité à en glisser dans les valises lors de leur dernier départ en colonie de vacances. Au moins, sur cette affaire, j’ai anticipé et je sens poindre une appréciation élogieuse. Ne pas oublier d’avoir une discussion avec l’intéressé et de lui recommander une discrétion élégante. Mais quel rapport avec la physique–chimie ?

Cette question met fin à ma distraction et je raccroche au discours du professeur, perplexe devant ma mine épanouie.

C’est là que je mesure l’étendue de mon erreur.

Ce terme barbare désigne l’art de remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même.

Et une pensée s’échappe, fulgurante, incontrôlable :

De mon temps, on appelait cela par un autre nom et les adultes se chargeaient de nous en passer l’envie par des coups de…

Ciel ! Est-ce moi qui commets un tel sacrilège ?

 Freud et tous ses saints, prenez pitié de moi, pardonnez ce moment d’égarement dû à un quiproquo, je promets de ne pas recommencer et puis je ne l’ai même pas dit à haute voix.

Justement ! Mea Culpa, les non-dits entravent le bon développement de la communication entre adolescents et parents, mais il ne s’agit que d’une petite fois.  Ne m’infligez pas le châtiment de voir cet innocent déraper dans l’alcool, la drogue, la délinquance, devenir chômeur, SDF ou pire, le vrai cauchemar de ma génération, imiter un certain Tanguy.

Aucun risque de ce genre ne me guette maintenant, j’ai surfé en espion sur les sites internet de l’adversaire, mon vocabulaire s’est mis à la mode des dernières trouvailles pédagogiques, je me détends, avec pareil entraînement, rien ne saurait arriver.

Ma fille jette un coup d’œil sur ma feuille de rendez-vous.

- Ah, tu as demandé à voir celle d’histoire géo ?

Sur un mode alliant l’indulgence attendrie et un léger agacement pimentés d’une pointe d’ironie.

- Oui pourquoi ce n’est pas bien ? Tu as de bonnes notes pourtant !

Car je l’avoue, je triche lors de ce pensum, en intercalant deux entretiens avantageux pour mon moral, l’un avec le prof d’EPS, l’autre dans une matière où mon enfant obtient de bonnes notes. Le réconfort que j’y puise me permet en général de survivre à mon calvaire.

- Non, enfin oui, j sais pas, moi, enfin tu verras.

Qu’on me donne à interpréter les prédictions de toutes les Sybille et Pythie de l’antiquité, voilà une mission facile.

- Entrez ! Nous intime une voix jeune et agréable.

Regard interrogateur derrière des lunettes qu’elle remonte ; tiens, je l’aurais bien vu enseigner les maths, celle-ci.

- J'suis la maman de G.

- Tu es en quelle classe déjà ? Vous savez, je n’ai pas encore tous les élèves en tête.

Voyons, après trois mois c’est naturel, signifie mon demi-sourire, où je place ma solidarité et ma sympathie face aux effectifs surchargés, programmes lourds, réformes ineptes.

Elle vérifie sur ses fiches.

- Oui, c’est cela, G.

Décontenancée, j’imagine un monde où les parents, avant ce genre de réunion, feraient des échanges, afin de recueillir les appréciations convoitées. J’imagine que même les cancres et les perturbateurs trouveraient preneur, car il doit exister des personnes lassés de s’entendre répéter que leur rejeton est un génie au comportement irréprochable.

- Ah G.

... Trois petits points auxquels se suspendent mes hypothèses les plus découragées.

- Elle a d’excellentes notes.

Je le savais !  Mais j’attends pour exulter la suite qu’annonce l’œil sévère.

- C’est son attitude qui laisse à désirer.

Ma douce et tendre fille se serait-elle muée en meneuse prompte au chahut et guerrière de l’insolence ?

- Oui, elle n’a jamais l’air d’écouter en cours, la matière ne l’intéresse pas, elle est toujours ailleurs !

- Mais comment ses résultats peuvent-ils être bons si elle n’écoute pas ?

La moue apitoyée et condescendante de l’enseignante me fait comprendre que, cette fois encore, je n’échapperai pas au fatidique peut mieux faire.


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Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /Août /2009 17:50
A mes amis virtuels passés et futurs

Une nouvelle journée, le ciel bleu d'airain semble m'inviter à l'action; mille promesses se nouent et m'enlacent de leurs divines suggestions. Sur ma langue, le goût sublime du renouveau, à mes lèvres la certitude d'un prochain accomplissement. Non ce n'est plus l'alcool ou la fumée qui entraînent mon esprit dans ces douces rêveries mais bien la certitude qu'aujourd'hui enfin je vais sans faute exécuter dans la journée, toutes ces corvées qui bouchent mon horizon, m'empêchent d'être moi, galvaudent mon esprit. Enfin je peux envisager demain avec moins d’appréhension qu’aujourd’hui. C’est donc décidé, je m’y mets, à écrire, à élucider ces milles petits riens du quotidien, je supprime la futilité, je supprime les passe-temps imbéciles, les chronophages si tentants pour enfin accomplir cette destinée qui fuit mes doigts avides pour mieux rire de moi, pour mieux faire rire de moi.

Puis je ne sais comment, habitude,lassitude, mes amies, mes douces dulcinées viennent frapper à mon cerveau avec obstination, avec la fermeté de celles qui gagnent chaque jour les combats délaissés de ceux qui n'en peuvent plus de les mener. Il y a cette chanson que je veux écouter alors au lieu d’ouvrir la page blanche et d’y écorcher mes veines pour de mes rêves la nourrir, j’ouvre une page virtuelle. Et puis un courrier qui l’est tout autant, des contacts, où les amours ne sont vécues que sublimées mais tellement idéales qu’elles en deviennent irréelles.

Les amitiés ne durent que le temps temps d’une connection et si elle semblent abolir les frontières et les générations, ce n’est que parce qu’elles ne s'adressent qu'à un moi inexistant, d’une pâleur décolorée à côté de celles qui se vivent. Mais qu’importe il m’est plus facile d’ouvrir ces lucarnes, de m’y projeter, et d’y rêver que je suis enfin l’idéal auquel j’aspire que j’ai tous les talents, toutes les audaces, toutes les vertus. Alors je me perds à lire la foule des furieux qui crient Et moi et moi et moi et je me dis, cela, j’aurai pu le faire, cela j’aurais pu le dire, en oubliant que je ne l’ai ni fait, ni dit, ni écrit. Et dans cet univers où les amis sont là tant que je les vois et seulement quand ils le veulent, où je me construis des remparts d’illusions, personne pour me jeter à la face mes débâcles et mes désenchantements, mon égoïsme et mon orgueil si peu approprié.

Et puis des heures se passent, dans cet oubli de moi dans cette vanité qui s'accroche au rien que je suis. De vains atermoiements en professions de fois, il est temps encore mais j’ai si peur, si froid, je suis si seul. Aujourd'hui je n'ai pas l'inspiration, ni l'envie, ce que ferai ne sera pas à la hauteur de ce que je PEUX faire, alors je me dis demain sera un autre jour. Avec ce jour tout neuf qui portera si haut mes illusions à peine ébréchées, je me mettrai enfin à finir ce que j’ai commencé, à commencer ce que je voudrais tant mener à bien.


Mais dans mes rêves, je suis chef d’armée, j’ai à ma disposition, bien plus puissants que les soldats de plomb de mon enfance, des escouades de vaisseaux qui sous mes yeux anéantissent l’adversaire et l’humilient en quelques manœuvres habiles dont seul j’ai le secret.
Je règne sur la galaxie, aucunement ne m’émeuvent les plaintes des faibles, je les écrase de mes flottes, et de mes mots impertinents je fais des flèches acérées pour leur faire rendre gorge. Ah cette douce sensation d’être craint et haï. Au bout de mes doigts la puissance, sans effort la récompense et je me ris de tous dans cet univers si parfait que je façonne à ma mesure. Ici, je suis le maître de mes chimères et qu’importe si elles ne sont que des codes qu’importe tant que ma fièvre ne retombe.

Excitation, j’assaille mon adversaire je le sens prêt à se rompre et il rompt !!!. Nulle part ailleurs je ne retrouve cette sensation sauf quelquefois au fond de ma énième Lägger
Les fils de leurs destins, je les tiens entre mes mains, ma volonté est reine, nul ne s’oppose à mes desseins, ici en peu d’effort, je deviens empereur, je règne sur ma cour et d’un simple clic congédie les impudents. Et ces GG , ces lool, cette admiration qui pointent dans les coins de conversations avec mes fictifs alliés, valent toutes les récompenses, confortent mes certitudes.
Et quand de mes exploits je balaie ce néant irréel, les ombres impalpables m’entourent, empressées et serviles, pour me porter aux nues. Elles me connaissent, me reconnaissent et savent qui je suis, ce que je vaux au-delà des futiles apparences du réel.

Je suis le Prince de la Nuit, je vole de victoires en victoires et je guette les réactions de mes ennemis, les applaudissements de mes amis. En perpétuelle représentation j’ai besoin pour exister que l’on me craigne ou l’on m’admire. Je joue mais est ce encore un jeu ce néant où je me complais.
Mon portable sonne, un importun m’invite pour un tennis, une plage, une soirée, aujourd’hui, non je ne peux pas, mes alliés comptent sur moi pour écraser nos ennemis. Demain oui demain je pourrai, à moins que…

De plus en plus souvent, je m’enferme dans 9 m², ma chambre où un écran bleuté d’une perversité diabolique a englué mon cerveau dans les méandres de mes obscures prouesses.

Mon portable sonne d’ailleurs de moins en moins, les invitations se font rares mais dès que s’allume mon miroir aux alouettes je suis aimé. Et puis c’est déjà assez de sortir pour manger pour les cours, tout ceci me demande de plus en plus d’efforts alors s’il faut en faire en plus pour s’amuser non merci bien.

Même ma famille devient importune.


Je n’ai plus de temps vous dis-je… Mais demain sera bien, c’est certain.


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Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /Août /2009 17:39
Le sable des chemins a blanchi ses bottes, les nuits de l’hiver glacé son front moite, qu’importe. De loin en loin, des rémanences d’ailleurs viennent frapper sa mémoire, il n’est rien. D’autres ont vécu quand lui rêvait, d’autres ont forgé leurs verbes au son des armées en marche, lui non. Il est trop jeune pour avoir connu les temps glorieux. D’ailleurs il s’en fout des temps glorieux, de leur passé qui était mieux qu’avant et de tous ces donneurs de leçons qui voudraient lui faire croire qu’hier a toujours été mieux que demain. Ils lui rappellent les discours de son père, celui là même qui ne l’écoutait pas, qui lui hurlait d’être différent d’être un autre, d'être un idéal de fils.
Il ne veut pas être un autre il veut être imparfait, borné et méchant s’il le faut. Il veut être et tant pis pour ceux qui ne sont plus, pour ceux qui ne seront jamais.
Et puis un jour, l’envie au détour d'un chemin, l’envie, cette envie sur laquelle se bâtirait le vaniteux dessein de celui qui n’était encore rien, irrépressible et cinglant son esprit, enfiévrant ses sens bien plus qu’une catin ne l’aurait pu faire.
Cette envie venait à ceux qui en étaient dignes, quittait ceux qui ne l’étaient plus, putain distribuant les faveurs d’une reine.

Alors il s’enfonça dans le bourbier, de bar en bar, s’enivrant aux liqueurs les plus viles, se perdant dans des bras innommés pour y chercher la trace, l’esprit de celui qui avait d'un éclair illuminé sa toile noire.

Une putain enrichie qui ne pouvait se détacher de ce bourbier si vivant lui indiqua des traces.
Et c’est dans un bar mal famé, ou plutôt au fond d’un cloaque qui tenait aux égouts et par l'odeur et par la fréquentation qu’il retrouva celui qu'il n'espérait plus. La traque lui avait pris quelques mois, mais l’envie ne l’avait pas quitté.

Vous  qui avez réveillé en moi je ne sais quoi. Avec votre fichue liberté vous m’avez rendu prisonnier de je ne sais quel songe creux d’un dormeur éveillé.
Prouvez moi que je suis plus libre aujourd’hui qu’hier avec ces mots qui martèlent mon cerveau et n’ont de cesse de se faire entendre de tous.
Moi qui vivais tranquille et n’avais d’autre ambition que de vivre caché à assouvir mes bas instincts sans que personne jamais ne s’émeuve de mes gestes, voici que je me nourris de chimères.
Dites moi donc pourquoi les mots vaudraient mieux que les actes et comment moi qui ai si peu d’ambition, un empire à sauver , et rien pour me soutenir je devrais vous faire confiance. Quant à mon nom, le porter au nues me donnerait envie de vomir, je le veux voir souillé de l'infamant opprobre qui ne manquera pas de s'abattre dès lors que mes faits et gestes seront connus.

Alors à part la masturbation intellectuelle et sans doute l’orgueil des sots, qu’avons nous donc à gagner à réveiller ainsi les mots pour en faire des armes. Car si je viens un jour à être reconnu ce dont j’’imagine je suis encore fort loin, j’ai bien peur à cet instant de devenir comme vous : un jeune sot prétentieux se donnant des airs de « c’était mieux hier » quand les poils ne lui poussent pas encore au menton.

Vous qui avez réveillé mon envie, donnez moi celle de continuer car pour l’instant guère ne m’avez convaincus : La droiture, la dévotion la liberté ne s’acquierrent par les mots mais bien au bout des fusils. Vos beaux discours ne sont que songes creux pour de faibles esprits revanchards qui immolent le réel aux chimères.


Il s’était fait l’avocat du diable avait trempé sa salive de poison pour mieux éprouver l’adversaire pour lui donner les armes qui entailleraient la chair et permettraient de transcender la réalité.
Un jour il lui faudra expier, en attendant il se cache sous le manteau confortable de l’anonymat, certitude rassurante.

Moi je n’ai foi que dans le futur, le passé est fait pour les vieux débris et les archéologues, Je veux être demain.

Sa cape noire était miteuse, tachée des reliefs divers de libations horribles auxquels s’était résolu ce quêteur d’éternité. Il fixa son interlocuteur pour extraire de ses yeux la substantifique moelle.
Ainsi l’improbable avait lieu, du bourbier naissaient les fleurs de demain aux parfums affolants, fleurs de mots, fleurs d’amour et de bitume, les rêves illuminaient et sublimaient la boue pour y sculpter l’avenir. Et déjà l’air se peuplait d'impalpables futurs, la fumée des cigarettes se changeait en brume onirique, les filles du trottoir devenaient princesses, sous les lourds maquillages, sous les gestes obscènes et les mots grivois se devinait ce qu’elles auraient pu être, ce qu’elles deviendraient quand les mots les auraient allégées de leur passé de souillures. La petite fille de naguère sous son déguisement de putain redevenait l’inaccessible étoile, qui prendrait en ses filets les quêteurs d’éternité. Les marins grossiers, les dockers avinés aux battoirs énormes, prenaient des allures d'amants idéaux.

Un vent nouveau soufflait, balayant la luxure et le stupre, les serveuses accortes et les tables graisseuses, les convives débraillés et brailleurs, l’ordure et la vulgarité. Il n’y avait plus qu’eux qui s’abandonnaient aux idées, s’élevant bien au dessus des odeurs de graillon. Il n’y avait plus qu’eux qui se servaient des mots pour ne pas faillir, ne pas tomber, ne pas mourir. Ils n’avaient pas manqué ce rendez vous fixé en leur âme depuis avant leur naissance, sans se connaître, ils s’étaient retrouvés et s’éprouvaient par jeu tout heureux de se soupçonner pairs. Par-dessus la rhétorique, il y avait ce silence qui chargeait l’éther d’une gravité sourde, ce silence lesté de mots qui leur parlaient d’amour, d’éternité, d’amitié, de ce couple incandescent et glacial, ce chant de sirène aliénant et poignant qui planerait toujours au dessus de leurs échanges comme un idéal forgé aux lumières de la nuit.

Lui était là encore, tout frissonnant sous l’emprise de cette brise intemporelle, sous la divine révélation qui le calcinait pour le grandir, l’affiner et l’anoblir. Il avait oublié qui il était, venait de sentir la caresse effleurante, la morsure prestigieuse de la mort, celle qui donne l’immortalité en vous ôtant la vie. Ses yeux noirs traquèrent chez ses acolytes un signe, une connivence qui montrerait qu’eux aussi avaient entendu le silence, qu’eux aussi avaient été embrassés à l’instant par l’incompréhensible mystère. La minute de grâce était passée, il était au fond d’un bar mal famé, dans un coin improbable avec des compagnons d’infortune dont l’espoir gonflait les yeux pâles, brouillés de mirages fabuleux.

Jamais plus libre qu’hier puisque je me rapproche du néant. Que nenni monsieur, hier je n’étais pas, je n’étais rien, c’est du néant que je viens et si j’y retournais, ce serait après avoir vécu, après avoir pensé, après avoir crié. Les mots, les phrases, si futiles soient-ils, si fragiles soient-elles, transcendent les idées, aiguisent l’imagination, bâtissent mes rêves pour les muer en forteresses imprenables. Sans mots je ne suis rien. Les mots nourrissent les idées comme la pensée nourrit les mots, vous le savez bien pourtant. Cette épée même que vous voyez à mes flancs n’a-t-elle de réalité que parce que j’en parle ou existait elle avant ? Suis-je une ombre, la projection de votre imagination ou ai-je une autre réalité, plus dense et immuable ? Si vous ne m’aviez trouvé et parlé, ne serais-je point mort ? Le néant duquel je me rapproche est pour moi une promesse, je la porte depuis ma naissance jamais vous ne pourrez séparer l’espoir de l’humain à moins de le réduire en animal.

Les yeux brillaient de l’ardeur des prophètes, il venait d’être enrôlé dans un combat chimérique et perpétuel et ne le savait encore. Peu importait finalement qu’il fut au service d’une idée ou d’une autre puisque seuls les mots le feraient exister. Si liberté il avait eu, il venait de la perdre pour une Chimène à la verve d'acier. Et pour ce nouveau fou d’éternité il n’y aurait de repos que dans le silence de la mort. Mais sa curiosité et son humanité reprenaient le dessus. Il redevint un gamin, qui s’acharnait contre les moulins à vent de son enfance.

Parlez moi donc d'hier et dites moi en quoi il est mieux que demain.



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Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /Août /2009 11:55
" Merci Jérémy"


Nonnnnn…

Pas cela par pitié. Le ciel s’alourdit de sanglots inaudibles, un parfum d’hier s’ébauche et s’efface, le geste fatal consume l’oubli qui m’aspire.

Qu’as-tu fait, que m’as-tu fait ?

Je vivais encore tant que tu te souvenais, j’étais aimée tant que dans ta mémoire nous nous enlacions.
Et je hantais ton âme pour braver les abîmes. De tes lèvres altérées, tu vivifiais ma peau, de tes mains audacieuses tu dessinais ma chair, chaque nuit, tu rêvais de moi et allumais ma chevelure d’étoiles amarantes, affabulais mon visage albe. Je renaissais et m’animais à nouveau sous tes caresses, tes étreintes devenaient mon ancre, me dispensaient l’équilibre sur le fil de ta vie.

A ton souffle, à ton corps, à tes souvenirs, à tes larmes, je me nourrissais, mon fantôme se réchauffait, se densifiait pour t'habiter. J’étais encore quand tu m’aimais.

Je ne suis plus. Et mon âme légère se dissoudra, qui prenait sa puissance dans tes regrets et ton amour. N’as-tu point perçu ce souffle sur ta nuque, ce murmure dans l'éther qui te conjurait de suspendre ton geste qui t'annonçait que tu nous anéantissais tous deux ?

J’aurais voulu continuer à vivre par toi, te voir sourire, t’entendre chanter, te découvrir aimer à nouveau, j’aurais guéri mes blessures à tes rires. J’aurais voulu te voir vieillir, auprès d’une autre mais vieillir quand même, j’aurais voulu voir grandir tes enfants. J’aurais tout vécu par procuration me serais abreuvée à tes ivresses, à tes plaisirs, à ton bonheur. J’aurais gardé toutes ces miettes de toi, je t’aurais donné les étoiles et l’univers, que j’aurais inscrits dans tes yeux clairs.

Et maintenant que tu as dénoué les derniers liens qui me retenaient à ce monde, que ta souffrance ne trame plus la soierie irisée du souvenir, je vais disparaître à jamais.
Déjà le néant, de sa griffe lisse et insensible me cerne et nos âmes hurlent de se séparer. Mais nos cris se perdent en vain et s’éteignent aux implacables parois marmoréennes. Non la mort ne réunit pas les amours défuntes, n’aspire pas à me retrouver puisque déjà mon cœur se liquéfie, mon âme s’enténèbre puisque je vais rejoindre ce qui m’enlace et qui me glace.

Par toi je vais connaître la plus grande mort qui soit l’oubli.
Car ton esprit agonisant ne peut plus, ne sait plus la force de réfléchir et emprisonner la lumière de notre chant. Et les notes opalescentes de notre symphonie se perdent et se fondent dans le passé, j’en oublie le début, n’en connais plus la fin.

La barque de Charon se fait plus pressante, le vent de désolation s’est levé, la voile s’est gonflée de noirceur.

Je t’aimais

Cette phrase je la clame au néant qui m'emporte.
Aux souffles des Dieux, elle survivra... intemporelle...

... Indélebile.

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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /Août /2009 14:10
Une porte au milieu de nulle part, dans une ville hypothétique. Des êtres l’entouraient mais elle était seule ; peut-être feraient-ils connaissance plus tard. La femme était arrivée là elle ne savait comment.

Elle s’approche de la porte lentement en fait le tour, une fois, deux fois puis un sourire éclairant son visage tanné par le soleil, elle esquisse quelques pas de danse. Elle brosse une robe ocre qui semble avoir connu des jours meilleurs pour en ôter la poussière du voyage.

 Alors elle s’assied en face de la porte et elle se met à parler… Une logorrhée que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours ressenti ce manque.
Enfant je me disais que je saurais devenue plus grande. Alors j’étais très sage et pour savoir j’ai appris tout ce qu’ils m’ont dit d’apprendre, lu tout ce qu’ils m’ont donné à lire. Mais rien…

Et puis j’ai découvert la magie, là j’étais sûre de combler ce vide. Et j’ai maîtrisé tous les arcanes, appris à contrôler les éléments : j’ai lancé des fleuves de feu, brûlé des glaciers et déchiffré le chant des forêts. Et toujours rien… Alors j’ai quitté ma famille, je suis partie.

Elle se tut un moment. Il est des choses qu’on ne dit pas même à une porte inconnue. Puisque le savoir n’apportait rien que connaissance superficielle du monde matériel, puisque la magie n’était que vague perception d’un monde puissant et incompréhensible qu'elle ne pourrait qu'appréhender, elle avait fréquenté les bas-fonds de Vertana et puisqu’il n’y avait rien à trouver elle avait essayé de se perdre.

Elle avait essayé les paradis artificiels de drogues douces en drogues dures, toujours plus loin toujours plus fort. Mais les rêves qu’elles faisait l’entraînaient plus haut que ne pourrait jamais le faire aucune drogue et les lendemains qui ne chantaient pas la renvoyaient à ce manque éternel. Elle avait cherché à s’égarer dans la fange, les rencontres sans lendemains et les étreintes improbables. Au petit matin elle sortait de couches douteuses, de bras abjects et bestiaux et les outrages, les obscénités avaient glissé sur elle épargnant le noyau lumineux de son âme. Les yeux clairs gardaient leur pureté et elle sa fraîcheur d’enfant et son amour de la vie.

Elle reprit :

De rencontre en rencontre, j’ai appris énormément, aimé beaucoup mais à aucun moment je n’ai su confier ce manque, de peur qu’un jugement hâtif ne compromette ce joyau précieux.

A certains moments, dans mes amants de passages j’ai cru saisir l’illusion fugace d’avoir atteint mon but, enfin touché le port, mais cette chimère s’évanouissait dès que je voulais la saisir. Une fois ce mirage s’est fait tenace si tenace que j’ai cru que ce manque serait comblé par la chaleur d’un foyer, un mari des enfants pourquoi pas, mais ces liens là si fort qu’ils étaient, n’ont point suffi à me retenir. Toujours je regardais vers l’horizon.

Alors elle était repartie gardant de cet épisode un remords lancinant, celui d’une tâche inaccomplie pour lequel elle n’avait eu aucun talent. Des remords, mais aucun regret : elle les aimait pour ce passé ensoleillé, elle les eût haïs de la clouer à un quotidien de grisaille.

Parfois au cours de mes voyages, j’ai rencontré des gens assis au bord de la route que tout espoir avait déserté. Et je me suis assise à leurs côtés pour les écouter, leur parler et pour essayer de faire naître en eux un peu de cette étincelle que j’ai en moi. Quelquefois j’ai réussi. Et la lumière d’être partagée se faisait plus dense, plus vive. Souvent j’ai échoué Et la lumière alors vacillait un moment pour n’être plus qu’étincelle avant de retrouver sa clarté.

De toutes les villes qu’elle avait traversées, de tous les ports d’où elle était partie, du printemps à l’été, de l’automne à l’hiver elle n’avait gardé que des souvenirs un peu fanés, à l’image de ces vieux contes de nourrices. Mais elle n’avait jamais oublié aucune rencontre, aucun visage et de les porter dans sa mémoire la faisait se sentir plus vive comme si c’était là les seuls liens qu’elle eût pour s’ancrer au réel. Jusqu’à cette île bleue Jusqu’à cela qui ne peut être qu’illusion tellement changeante tellement belle et horrible ; Ce monde qui mêle illusion et réalité dans une savante combinaison qui aliène l’esprit. Ce monde si bleu si pur et si dense à la fois. Et cette sensation d’achèvement si forte cette fois qu’elle ne pouvait être illusion. Elle s’allonge devant la porte, un brin d’herbe entre les dents, et attend les yeux vrillés sur la porte.

***

La porte était ouverte; la fille fleur, un instant offerte, évaporée sous les frondaisons émeraude. Malgré sa beauté, malgré cette fleur, étincelle d’infini qu’elle avait consentie, elle exhalait tant de souffrance, de se punir de singulière grâce, elle avait fait le choix et les oiseaux, les fleurs, n’adoucissaient sa peine que pour la prolonger. Elle était d’un autre monde, nul ne pourrait l’atteindre, ni la consoler, à peine l’effleurer pour la voir se fermer.
Un homme déjà ayant franchi la porte, Aireal se leva cherchant des yeux un instant la fille fleur pour endosser sa souffrance, illusoire utopie : il n’y aurait ni partage, ni communication.

Alors elle franchit la porte à son tour.

Tout se jouera ici.

Certitude apaisante au début de ce long voyage.

La porte franchie Saniä était semblable et différente. Trois tours barraient le paysage de leur inattendue et agaçante géométrie. Une seule pouvait la retenir, l’ombre de maudits à travers le verre, lumière pour ce papillon de nuit.
Une souffrance à montrer était ce là la fin de son voyage ? L’ultime but tant recherché ?

Non ne reste pas continue … Ici tu te perdrais… Plus tard tout te sera donné...

Les êtres en ce lieu semblaient poursuivre un but inconnu, faire partie d’un songe obscur, enfermés dans une éternelle nuit dont nul ne pourrait les sortir ; Etrangers à eux-mêmes inaccessibles à tous, tels des ombres. Seuls leurs corps étaient présents, leurs âmes volées ou envolées.
Dans l’air bleuté de Saniä, issue de nulle part, s’élevait, perle fragile, une note, instant ailé et magique, claire beauté insaisissable, suivie bientôt par d’autres notes frémissantes, scintillantes, elles inscrivaient dans les cieux un espoir infini, aussi aérien qu’une bulle aussi persistant qu’un parfum d’héliotrope.
Les notes s’égrenaient, limpides, lumineuses, elles broyaient le cœur avant de l’élargir d’une infinie douceur, jouissance et souffrance mélangées, chaque note en suspens, Aireal attendait la suivante avec appréhension et espoir. Une envie instinctuelle de s’abandonner à ces volutes miraculeuses rejoignant l’infini.
Une autre mélopée se fit entendre plus grave en contrepoint de ces notes lumineuses, celle-ci vous plaquait au sol dans un amer désenchantement. Elle disait les remords, les regrets, les erreurs passées et les souffrances, elle rappelait les humiliations, la honte, la culpabilité. Elle renvoyait à l’inachevé décourageant de l’être humain.

Reste où tu es ! Ne les suis pas! ne t’accroche pas à cette chimère! Tu seras déçue; pire encore, tu décevras. Cette quête-là, tu n’es pas assez forte pour la faire. Tu n’es pas taillée pour l’aventure. Contente toi du quotidien : l’espoir n’est pas pour toi, reste dans ta médiocrité lâche. Qui te donne le droit de t’embarquer pour le merveilleux?

Sous l’impact Airéal baissait la tête. Les notes lumineuses continuaient sans paraître s’émouvoir…

Viens accroche toi à ton rêve: l’aventure est là qui t’attend ; elle sera pour toi si tu la veux. Tu deviendras ce que tu es.

Les notes légères ouvraient la voie parlant d’espoir et de futur. Alors d’un geste Airéal fit taire le thème sourd. Se saisit d’une note, immaculé diamant et referma sa main autour, une irradiante lueur s’échappant de son poing fermé. Et la note l’entraîna dans les airs pour un voyage d’un instant, d’une éternité. Saniä entière était là étrange envoûtante et toujours aussi incompréhensible.la berçant de mystères, de réponses sans questions, d’images éternelles inquiétantes et splendides. Saniä serait à la fin…

Le temps du soupir d’un ange, délicatement Aireal toucha le sol au bord d’une fontaine dont les gouttelettes se mêlèrent à la note en un bouquet joyeux et irisé. Des rires cristallins s’échappèrent de la fontaine.

Ils étaient là : un homme tenant une marguerite à la main, telle un joyau précieux ; celui là lui ressemblait, à cela près qu’il ne savait apparemment pas être en quête. Et il y avait cette petite fille apparence trompeuse dont le regard démentait la puérilité avec toutefois une part d’enfance incontestable. Airéal s’agenouilla près de l’enfant les yeux clairs cherchant à percer l’insondable mystère.

***

Deux banquettes de bois blond inconfortables, l’une en face de l’autre comme choisies au hasard les virent se regrouper. La paradoxale enfant semblait séparée d’eux par une clase invisible, symbolique matérialisée du remue-méninges, de la conscience, de l’âme ou de la destinée de chacun d’eux. Un peu curieux, un peu gênés, frères mais étrangers, ils échangèrent des regards furtifs, s’échauffant au passage de leur mutuelle incompréhension; ils cherchaient chez les autres un signe, une reconnaissance en gage qu’ils ne s’étaient fourvoyés.

Airéal se tassa sur son siège, écrasée par la fatigue conglobée de ce si long voyage, la lumière en elle prête à s’éteindre, elle n’en aurait plus besoin. Un regard pour les deux vieilles, symboles de son avenir, inutiles d’une futile occupation sans cesse renouvelée. Plongée dans ses pensées elle tressaillit à la voix aiguë de l’enfant que faute de mieux elle continuerait de désigner ainsi. Chance de l’avoir croisée, reconnue et suivie ?

Mon plus doux rêve

Cette question, hurlante accusation .

Son rêve, ses rêves, ils l’avaient portée, un par un, en présages trompeurs pour l'enflammer sur le chemin envers et contre tout surtout contre elle-même. Ce voyage où le doute le disputait à l’espoir, si manifestement entrelacés que quelquefois elle ne savait plus les reconnaître.

Ce doux rêve : la certitude qu’un jour ce manque, accoutumée gangrène, serait comblé, qu’enfin la révélation viendrait pour laquelle elle était née, qui lui apporterait enfin la paix et la sérénité.Tressaillant sous l’incision du regard vide de l’enfant, elle avait peur. Elle écouta attentivement les paroles de l’homme, soupira dans un sanglot étouffé. Celui là était chanceux de croire encore au bonheur.
Ce rêve là l’avait désertée: souvent elle avait cru y toucher pour sentir soudain sous ses doigts exorbités crisser le sable du mirage.. Ce bonheur à deux, illusoire espoir de deux solitudes transies qui ne sauraient jamais se consoler du mal insondable de la vie.
L’enfant eut un geste de la main comme pour apaiser ses souffrances. Une unique larme roula sur sa joue brûlante pour continuer sa course sur le sol; achoppant sur un nœud du bois, elle creusa un trou à même le compartiment, une circonférence imparfaite aux bords ciselés, où l’on voyait les traverses défiler. Les soutenant, un ciel d’azur effiloché des nuages blancs que les enfants modèlent pour enfourcher leurs rêves.

Alors elle sut.

Ainsi c’était donc cela l’aspiration de tout son être ; Seulement et rien que cela.

Pour moi le plus doux rêve serait l’oubli.

Ah oui s’oublier et se perdre, ne plus penser, ne plus sentir, se fondre dans un néant vague et cotonneux où la conscience ne serait pas.
S’oublier pour ne plus se haïr, et en même temps sa lâcheté, ses renoncements, ses doutes, et tous ces actes qui forment la trame de la vie dans un tissu de cendres.
Oublier l’espoir, la musique des oiseaux, les chants de l’infini, la douceur des soirs d’été, la caresse du vent sur une joue aimée. Oublier pour ne pas regretter.

Ne plus forcer son corps et son cœur à atteindre l’inaccessible. Laisser là d’un mouvement d’épaule comme un manteau défraîchi et usé jusqu’à la trame, la fatigue, la haine, la rage, l’amour et la joie.
N’être plus.
Et surtout ne plus avoir de choix à faire, de ces choix qui vous laissent croire que de votre destinée vous êtes le maître quand des forces obscures, maléfiques ou généreuses se servent de vous comme d’un pion pour les plans de leur éternel combat, vous faisant mieux toucher votre vanité et votre folie.
L’oubli, oui et non la mort qui n’est peut être qu’un voyage de plus, une souffrance encore.

Le roulement du train sur les rails par sa monotone mélopée renforçait le sentiment qu’elle pourrait s’échapper.
Elle eut un sourire, la lumière revenue et avec elle l’espoir en gestation de ses futures souffrances.

Un voyage d’une semaine soit ! Et quoi à la fin ?

Son regard interrogateur s’était tourné vers l’enfant. Celle-ci,indifférente jouait avec une mèche de ses cheveux, les yeux vides perdus à travers les vitres vers le paysage glacé. L'homme, tenant toujours sa marguerite regardait pensivement vers les profondeurs océaniques.

***

La fange gluante, infecte et nauséabonde envahissait son être, s’insinuant par ses narines, ses yeux, ses oreilles, chaque pore de sa peau. La nausée, la répugnance la submergeaient et l’aspiraient vers le fond, suffocante, le souffle coupé.
Airéal ne voulait pas succomber ainsi. Quand l’oubli lui serait donné, cela s’accomplirait non dans le dégoût et la boue mais dans la luminescente pureté d’un ciel ouvert.
Alors elle fit appel à ce qu’elle avait de plus humain pour survivre tandis qu’insensiblement elle tombait vers le fond s’alourdissant à chaque souvenir chargé de résipiscence.
La générosité et l’amour seraient sa bouée sauvetage.
Aussitôt la boue s’écarta et dans un cercle d’une lumière grise et pure, apparurent des gradins jaunes, une piste bleue en matière souple et une femme étrange. Elle dominait Airéal d’une tête, dans ses cheveux bruns retenus en chignon, un bijou étrange, en forme de serpent aux yeux de rubis lançait une aura maléfique.

Ah tu crois en l’amour et la générosité! Alors bats-toi pour les défendre !

Dans ses yeux une lueur malveillante et démoniaque.

Sers-toi de ton amour en bouclier, de la générosité pour épée.
Moi je prends la haine pour épée, de bouclier je n’en aurais point besoin.


Sur les gradins une foule silencieuse retenait son souffle, qu’Airéal reconnut : tous les témoins de sa vie, même ceux qui ne l’avaient marquée, étaient là, les bonnes comme les mauvaises rencontres, ceux qui l’avaient arrêtée, ceux qu’elle avait ignorés.

Avaient éclos une épée dans sa main droite, un bouclier dans la gauche.

Ah j’oubliais : Mon nom Laeria

La femme était déjà passé à l’offensive en un assaut facile à parer.
Avancer, Attaquer, Feinter, Reculer, Eviter, Sauter.
Le bouclier bien loin d’être un avantage handicapa très vite Airéal qui le rejeta au loin.
Alors l’autre dans un rire interminable se fendit et toucha.

Dans la boue épaisse Airéal, 3 gouttes de sang sur la poitrine, tournoyait vers le bas, les yeux fermés, de répugnantes créatures pétries de la même boue s’approchant de son corps.

Sa dernière vision celle d’une petite fille à la bouche édentée prenant le masque de la mort

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